CAVANNA OU DE L’ORIGINE DU GROLAND (et de tant d’autres)

Denis Robert nous fera l’honneur de venir présenter une première version de son film qu’il réalise sur Cavanna, JUSQU’À L’ULTIME SECONDE J’ÉCRIRAI. 

Jusqu’à l’ultime seconde j’écrirai

Un film de Denis Robert produit par Citizen films


croquis CavannaOn connaît peu Cavanna. Cette pensée fugitive est à l’origine de ce film. On connaît trop peu son influence sur plusieurs générations d’écrivains, de journalistes, d’humoristes. Les plus vieux savent qu’il a fondé avec Choron Hara-Kiri et Charlie Hebdo. On connaît mal les dizaines de livres et de recueils écrits par lui ou auxquels il a collaboré. On se souvient surtout des premiers récits autobiographiques les Ritals, les Russkoffs, Bête et méchant en oubliant les romans historiques, les encyclopédies ou les pamphlets comme Stop crève…

De film sur lui, il n’en existait aucun.

Je fais de temps à autre des conférences en école de journalistes ou dans des formations aux métiers du cinéma et du documentaire (CFPJ, IECA, entre autres…). En 2010, un étudiant en journalisme m’a demandé quels étaient mes projets. Parmi eux, j’ai cité l’idée d’un film sur Cavanna. Je venais d’apprendre qu’il souffrait d’une maladie de Parkinson et qu’il allait sortir un nouveau livre dans la veine de ses premiers. C’était dans un cadre universitaire. J’avais face à moi une trentaine d’étudiants. Il y a eu un blanc. Je leur ai demandé s’ils connaissaient Cavanna. Nouveau malaise. Je leur ai fait lever le bras. Cinq se sont levés. Trois savaient qu’il avait fondé Charlie Hebdo. Un le confondait avec le comique québécois Anthony Kavanagh. Le troisième avec Siné. Quelques mois plus tard, croyant à un accident, j’ai refait le test devant des étudiants en cinéma. Nouveau bide. La proportion était encore plus faible. 2 sur 20 le connaissaient.

Je me suis rendu compte que Cavanna, le Cavanna qui avait éclairé mon adolescence, qui avait déniaisé par ses éditos enflammés plusieurs générations de journalistes, était en passe d’être oublié. Même dans des populations de jeunes gens en principe informés, moins de 10% en moyenne savaient ce qu’il représentait.

Pour nous (quadra, quinqua, journalistes à Libé ou à Actuel, dessinateurs au Canard, Grolandais,…), il a été un formidable initiateur, un ouvreur de porte cadenassée. La lecture de ses chroniques dans Charlie, de ses coups de gueule dans Hara Kiri et surtout ses livres (à quinze ans, les Ritals…) m’ont donné envie d’écrire et m’ont aidé à devenir un journaliste et un écrivain libre de toutes contraintes… disons morales et hiérarchiques.

J’ai donc eu envie de faire un film sur lui et avec lui, ses amis, ses ennemis. Ça a été un parcours de combattant.

Faire un film c’est d’abord laisser une trace.

J’ai envie que ce film laisse une trace. La trace de Cavanna.

….

François Cavanna dit « Cavanna » a traversé le siècle précédent et il a démarré le suivant, avec toujours un stylo et un calepin à la main.

Écrivain, éditorialiste, pamphlétaire, inventeur de journaux, il est né le 9 février 1923 à Nogent d’un père italien illettré arrivé en France à l’âge de vingt ans et d’une mère originaire de la Nièvre, fille de paysans. Cavanna est né pauvre. Il est un enfant de l’école publique qui réussit brillamment son certificat d’études, aime lire et surtout dessiner. Il a commencé par dessiner beaucoup.

En 1943, il est raflé par le STO (Service du travail obligatoire) et passera près de trois ans dans un camp à Berlin où il tombe amoureux fou d’une belle ukrainienne prénommée Maria qu’il perdra après un bombardement. Il passera une partie de sa vie à la rechercher. En vain. A son retour, il s’improvise dessinateur humoriste. Il vend ses dessins dans les journaux de l’après-guerre avant de rencontrer avec Georges Bernier (alias le Professeur Choron) avec qui il lance en 1960 Hara-Kiri (le journal bête et méchant). Il fallait oser dans cette France gaullienne, conservatrice et endormie. En 1970, ce sera Charlie Hebdo.

Le couple Choron-Cavanna est indissociable. Choron aux manettes et au portefeuille (troué, le larfeuille). Cavanna au stylo. Et autour une équipe qui grossit. Des gratte-papiers, des dessinateurs, des chanteurs, des talents dont beaucoup ont disparu et ont laissé peu de témoignages audiovisuels. Brassens ou Coluche ont été ses amis. Reiser, Fournier, Gébé, Desproges, Topor, Copi, Schlingo sont morts mais ont marqué l’époque. Les vivants, de Willem à Berroyer en passant par Siné, Cabu ou Delfeil de Ton, Willem ou plus jeunes -Vuillemin, Gourio, Lefred-Thouron, Benoît Delépine et les Grolandais- s’expriment peu dans les médias. Par méfiance surtout. Tous (et d’autres) ont été découverts, lancés ou soutenus par Cavanna. Tous ont vécu les combats pour l’écologie, la cause animale, contre la censure et le grand sérieux des hommes de pouvoir.

En 1978, Belfond édite les Ritals le récit de son enfance à Nogent que Cavanna publiait en épisodes dans Hara Kiri. Puis, l’année suivante « les Russkoffs » où il raconte la vie dans les camps, son évasion et son amour pour la belle Maria. Deux best-sellers qui vont lui ouvrir les portes d’une vie de romancier.

En vingt ans, il signe neuf romans plutôt autobiographiques et dix récits historiques. Il est également l’auteur d’une cinquantaine de pamphlets, coups de gueule, encyclopédies, parodies et « autres rigolades » (sic). Parmi les plus connus : « 4 rue Choron » (1965), « Les aventures de Dieu » (1971), « Stop, crève » (1976), « Les doigts pleins d’encre » (écrit avec Robert Doisneau en 1987), « De Coluche à Mitterrand » (1993). Ou plus récemment « Les belles images : Hara-Kiri 1960-1985 » qui vient de dépasser les 100 000 exemplaires vendus.

Cavanna a une manière très particulière de rendre le lecteur complice de ses écrits. Ses combats contre le clergé, les religions et pour les valeurs républicaines ou pour l’écologie sont connus. Mais sait-on qu’il est à l’origine réforme de l’orthographe avalisée par L’Académie Française ou qu’il a donné son nom à des lycées et collèges ?

Un autre des sujets de prédilection de Cavanna : l’immortalité et ses pendants, la vieillesse et la mort, dont il parle avec beaucoup de verve, de férocité, de clairvoyance et d’humour. Cavanna était aussi un esprit scientifique, érudit et cartésien. Un de ses meilleurs amis était paléontologue.

Les femmes ont beaucoup compté dans la vie de Cavanna. Il a deux fils et a partagé son temps entre sa maison de Forest (en Seine et Marne) et son appartement de la rue des Trois portes à Paris où il a continué à écrire et à travailler trois jours par semaine. En particulier pour rédiger sa page dans Charlie Hebdo.

Cavanna en a vu passer des chroniqueurs, des dessinateurs, des journalistes, des humoristes, des histoires d’amour et de trahison, des faiseurs et des faisans.

La mémoire de Cavanna est restée intacte jusqu’au bout, même si sa santé sa santé déclinait. Atteint d’une maladie de Parkinson qui s’est déclarée aux alentours de 2006, il perdait sa voix et écrivait de plus en plus petit afin de ne pas (trop) trembler. Il évoque cette situation de vie qui s’amenuise avec humour et sans amertume dans les chroniques qu’il a tenues jusqu’au bout à Charlie hebdo dont il est resté, malgré un désamour patent, l’âme tutélaire.

Il a publié au printemps 2011 un livre de souvenirs drôle et fulgurant chez Gallimard. Dans la lignée des Ritals ou des Russkofs qui ont été ses plus gros succès de librairie. Son titre : Lune de miel, le nom que les médecins donnent aux périodes de rémission quand on souffre de la maladie de Parkinson.

Un autre livre posthume devrait sortir en 2015, car jusqu’au bout Cavanna a continué à rêver de livre et à en faire.

Je l’ai rencontré cinq ou six fois entre 2010 et 2014. Je n’ai pas toujours enregistré nos échanges. Une de mes idées était d’emmener Cavanna à Berlin sur les traces de son passé. Je crois que cette perspective de voyage lui plaisait. Mais le temps et la maladie nous ont rattrapé.

Nos conversations sont la base et le matériau principal du film. Mais j’ai aussi eu envie de parler de Cavanna, avec ses amis, ceux qui l’ont accompagné, connu, aimé.

J’en ai pour l’instant choisi huit d’âges, de milieux, de proximités différentes.

Mon projet dépasse le portrait intime.

Parmi les personnes qui m’ont inspiré, donné du courage, fait aimer la presse, transmis l’envie d’écrire, permis de comprendre que ce n’était pas si compliqué de résister, appris la liberté, Cavanna est en tête de gondole

J’ai appelé ce film « Jusqu’à l’ultime seconde, j’écrirai ». C’est une phrase qu’il m’a dite lors d’un de nos entretiens. Et qui vient de « Lune de miel ».

Je le cite :

« J’ai atteint l’âge où ceux qui font métier d’écrire n’écrivent plus. Ce qu’ils doivent s’emmerder ! Je n’étais pas fait pour être esclave de la chose écrite. Je le suis devenu. Écrire m’est nécessaire, vital. Raconter, expliquer ; Amener le lecteur dans l’état où l’on a décidé qu’il serait. Et cela rien qu’en arrangeant des mots. C’est à dire, séduire. Ou s’indigner. De toute façon : dominer. Comment s’en passer quand on a goûté à cette ivresse? Je ne parle pas ici du plus ou moins grand succès de librairie, mais bien de cette joie puissante, de cette plénitude qui vous soulève et vous transfigure quand on sent que ça y est, le piège est là, magnifique, la proie ne peut qu’y tomber et rejoindre l’auteur dans ce plaisir immense.

C’est pourquoi, jusqu’à l’ultime seconde, j’écrirai ».

Je voudrais, dans ce film, être un passeur. Son passeur. Je voudrais que son esprit, sa verve, son intelligence aident à rendre plus libre et … moins con les générations de gens plus jeunes que je vois pointer en école de journalistes, à sciences po. A Polemploi ou à l’ ENA. Mais pas que. Cavanna est un antidote à la bêtise crasse qui encombre avec une constance virale nos neurones.

Je n’étais pas son ami. Nous ne nous étions pas revus depuis près de trente années quand, grâce à son amie Virginie Vernay, j’ai repris contact avec lui. Virginie a beaucoup compté pour Cavanna  dans les vingt dernières années de sa vie. Elle était la gardienne de son temple un peu bringuebalant. Elle l’aidait à mettre en forme ses livres et l’encourageait beaucoup.

Trente ans… Cavanna était venu soutenir un journal que je lançais en 1982 et qui s’appelait Santiag. Sa moustache était déjà blanchie. Je lisais  Charlie avidement chaque semaine en même temps que Libé et Actuel. L’esprit  bête et méchant brisait les interdits et nous donnait de l’énergie. J’avais lu avec passion ses Ritals et ses Russkoffs.

Cavanna était alors pour moi et pour de nombreux amis de ma génération, une sorte de roi à moustache. Sa fougue était épatante et nous contaminait.

Benoît Delépine, Moustic et les Grolandais, Bruno Gaccio et les Guignol, les dessinateurs ou les chroniqueurs de Charlie, de Siné Hebdo ou du Canard enchaîné : nous avons tous été influencés par Cavanna et sa liberté d’écriture. Cette manière qu’il avait de ruer le premier souvent, dans les brancards de l’ordre établi. Et de tutoyer le lecteur.

Je me souviens d’une nuit passée à écouter ses conseils assis sur les marches du Centre Saint Jacques de Metz après le lancement de notre journal et un repas un peu arrosé.

Lefred et moi étions comme des enfants devant le Saint Père. Il était l’ami de tous ceux que nous aimions : Desproges, Delfeil de Ton, Choron, Gébé, Reiser, Bedos, Coluche.

Il nous impressionnait avec ces bandes de cons! qui ponctuaient chaque phrase.

Ne jamais renoncer, toujours se battre, dire merde aux ministres et aux gens de pouvoir. C’était un peu étroit et limité mais largement suffisant alors. Les journalistes sont contrôlés, éructait Cavanna, le bon journaliste est celui qui aura intériorisé la règle et la peur d’écrire. Soyez de mauvais journaliste. Ce n’était pas grand chose. Une demie nuit. Quelques bêtises. Nous étions repartis gonflés.

J’ai croisé Cavanna plus tard à un salon du livre. Il avait dû oublier cette nuit messine où deux chevelus voulaient faire tenir un journal et prendre un relais. Je n’ai jamais osé le remercier non plus. Ce film m’en donne l’occasion.

Des culottes courtes de son enfance avec Jean Jean à Nogent à sa « vie de vieux » à Forest (Seine et Marne), Cavanna se raconte et nous raconte l’école communale, le travail obligatoire, ses faux départs, Maria son amour perdu, Tita, ses débuts dans le chauffage industriel, puis dans le dessin de presse. Il nous ouvre sa bibliothèque personnelle. Nous replongerons dans les années 60 et les vrais débuts de toute la bande d’Hara-Kiri. Les succès. Les beuveries. Les censures. Les trahisons. Celle de Philippe Val surtout. Je n’ai pas voulu en faire des tonnes sur le sujet, tant le dossier est accablant.

L’écriture des premiers livres autobiographiques. Le camp de travail obligatoire, les femmes qu’il a aimées, les débuts et les fins de Charlie et d’Hara-Kiri, ses amis, les personnalités qu’il a côtoyées (Choron, Reiser, Gébé, Desproges, Mitterrand, Brassens, etc), les auteurs qu’il aime, Dumas, Céline, Cendras, Rabelais. L’écriture, la censure, la vie politique. La mort, la recherche médicale et l’immortalité (c’est un sujet sur lequel il a beaucoup écrit). Je replonge dans ses racines, Nogent, l’Italie, ses parents, ses amours, le communisme, le nazisme.

Je ne laisse pas de côté les sujets qui peuvent fâcher. Le présent. Le souvenir équivoque que laisse aussi Choron, la dilapidation de l’héritage Charlie, les engueulades et les tensions à Hara Kiri. Son regard sur l’avenir, la presse, la vie littéraire.

Ma matière est abondante. Je ne suis pas sûr au moment où je rédige ces lignes d’utiliser des images d’archives. Il y en a beaucoup et d’inédites. Mais il me semble que nos entretiens, les rencontres que j’ai faites et la captation de ses obsèques, seront suffisants pour construire cette histoire.

croquis CavannaQuand on a consacré la plus grande partie de sa vie à exercer le métier d’écrivain et de journaliste, on ne peut s’empêcher de céder à une déformation professionnelle. Aussi me pardonnera-t-on la première pensée qui m’est venue à l’esprit le jour des obsèques de Cavanna quand j’ai vu son cercueil entrer au funérarium du Père Lachaise… Je me suis dit que finalement c’était une bonne chute et un bon début de film. Ce cercueil avec au loin le dessin du petit personnage d’Hara Kiri dessiné par Cavanna. Il était mort depuis quatre jours. Le funérarium était blindé. Il ne manquait presque personne. L’ambiance n’était pas aussi plombée qu’on aurait pu l’imaginer. Un vent léger soufflait et séchait nos larmes.

Je me suis souvenu du jour où j’avais décidé de faire ce film. Je sortais d’un déjeuner avec Lefred. Il y avait un film sur Siné. Un autre sur Choron. Et rien sur Cavanna. « Ça manque » disait Lefred. Quelques heures plus tard, je m’étais retrouvé devant ces étudiants qui voulaient devenir documentaristes.

Je suis ensuite allé voir toutes les chaines de télévision. Je les ai toutes faites. Certaines m’ont dit oui ; Puis non. D’autres m’ont fait mariner pendant des mois et des mois. Je n’ai essuyé que des refus. J’ai conservé les mails. Je ne sais pas ce que j’en ferai. C’est tellement pathétique. Les programmateurs télé n’aiment pas les vieux. Sauf quand ils sont propres sur eux comme Jean d’Ormesson. J’ai quand même trouvé une petite chaîne du câble spécialisée dans l’histoire. Grâce à eux et à une souscription sur Internet, on a pu se lancer. Et donc, Cavanna va rentrer dans l’histoire.

J’ai passé du temps avec lui. Pas autant que j’aurais souhaité. Je crois qu’il était content de ce projet. Plus pour moi et pour ses amis que pour lui. Il devait se douter qu’il ne serait plus là quand j’aurais fini le boulot.

Le film plonge dans « les années Cavanna ». Il évoquera le passé pour mieux décrypter le présent et imaginer l’avenir. Compte tenu de la santé déclinante de Cavanna, il y avait une urgence à nous lancer dans ce projet. Malheureusement la faucheuse nous a rattrapés. Cavanna est parti épuisé et visiblement soulagé. Toute sa vie, il n’a cessé de répéter que la mort c’était le vide absolu, le rien, le néant. « Plus rien n’existe puis que vous même vous disparaissez ». Il s’est d’ailleurs engueulé avec les curés, les rabbins et les imams jusqu’à la fin à ce propos. Quelque chose me dit qu’au delà de la peur de partir, il avait quand même envie de vérifier si c’était vrai et à quoi ressemblait ce rien.

J’aimerais faire de ce film écrit et monté très librement sans beaucoup de moyens, un objet de cinéma. Depuis sa mort, j’ai eu tellement de demandes et de sollicitations.

Cavanna est mort le 29 janvier 2014 dans une clinique de Créteil. Son dernier souhait a été de boire une bière en mangeant du saucisson.

 

DR, 6 août 2014.

 

 

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